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Übersetzung der Laudatio
anlässlich der Verleihung der Kesten-Medaille am 13. November 2005 in Darmstadt
an die Organisation „Journaliste en danger“ (JED)
von Dr. Uwe Timm

Chers lauréats, Mesdames et Messieurs,

Permettez-moi de commencer par une expérience personnelle et de faire en même temps un petit détour géographique. Il y a quelques années, j’étais invité à une discussion à l’Université de Nsukka. J’atterrissais à Lagos, y restais quelques jours, visitais la ville, et je dois dire que c’était vraiment un endroit inhospitalier - le trafic chaotique, l’air pollué, et à cause de la criminalité on ne devait pas quitter les terrains de l’hôtel. Un collègue nigérien qui était venu me voir à l’hôtel me disait que ça lui donnait l’impression d’un vaisseau spatial luxurieux qui venait juste de prendre terre, entouré de pauvreté et de violence. Ensuite, pendant le trajet en voiture, quand nous nous éloignions de la ville, je voyais un autre Afrique et après un crochet de la route, quand nous arrivions encore plus à l’intérieur du pays, un tout autre pays s’ouvrait tout à coup à moi. L’immensité du paysage, l’amabilité et le calme étonnants des gens dans les villages - tout était entouré d’une ambiance calme et merveilleusement paisible. Et cette ambiance marquait aussi l’Université où Chinua Achebe enseignait à l’époque. On discutait vivement et de façon contradictoire, si et comment la tradition européenne de l’élucidation pouvait avoir de l’importance pour l’Afrique, si et comment on devait écrire des ouvrages dans les langues nationales ou dans la langue de l’ancienne puissance coloniale. Une académie qui ne laissait pas à désirer.
C’étaient là trois expériences tout à fait différentes du pays Nigeria, du continent Afrique qui sont restées gravées dans mon souvenir pendant ce petit voyage et qui m’ont donné une idée précise au-delà du savoir abstrait, à savoir que l’Afrique a plusieurs visages. Avec son grand nombre de pays, ses paysages, ses langues et cultures différents, Afrique est le continent de la diversité. Ici en Europe, particulièrement en Allemagne, c’est actuellement une image très partiale qui détermine l’opinion publique. Elle s’alimente uniquement de terribles nouvelles: guerres civiles, massacres, famines, criminalité et épidémies. Toutes ces horreurs ont à voir avec des rejets sociaux, qui – quoique non pas exclusivement – sont une conséquence du fait que l’Afrique a été exploitée des siècles durant par les puissances coloniales de l’Europe: commerce des esclaves, pillage des matières premières, économie de plantation, pour ne vous donner que quelques mots-clés. Il y avait aussi une expropriation culturelle, par exemple par un évangélisme agressif ou par vol ou bien échange inégal, ce qui est du vol camouflé. Ainsi, des trésors culturels, comme par exemple les sculptures de bronze du Bénin, ont été déplacés et on peut les visiter aujourd’hui dans les musées européens, à Londres, à Berlin ou à New York.
Après l’indépendance des Etats africains la dépendance économique de leurs anciennes puissances coloniales continuait d’exister. Il s’y ajoutait une dépendance financière croissante par des crédits donnés par les Etats-Unis et le la Banque mondiale. Des crédits qu’on ne pouvait pas rembourser, car des taxes à l’importation empêchaient que les produits africains pouvait être vendus au prix de leur équivalent réel en Europe. Tout ça, c’est connu, on le sait, mais on ne fait presque rien pour mettre un terme à cette relation d’exploitation. Il manque l’indignation qui se dirige contre cette injustice et qui forcerait les hommes politiques chez nous à aboutir à une modification fondamentale dans l’échange économique.
Ce manque de volonté à changer quelque chose s’explique certainement aussi par le fait qu’on sait assez bien - ou en tout cas on a une certaine idée - que nous profitons de ce déséquilibre, c’est-à-dire que nous devons notre richesse notamment à ces pays pauvres. D’autre part, l’opinion s’est renforcée que les gouvernements et la classe supérieure dans les pays africains sont seuls responsables des difficultés économiques et qu’on peut les considérer comme corrompus. C’est peut-être vrai dans certains cas, mais on devrait alors se demander, si cette situation ne tombe pas bien pour les économies des pays de l’ouest, car avec de telles cliques ils peuvent le mieux faire leurs affaires. En tout cas, il serait fatal de conclure qu’en tolérant ces gouvernements-là, les Africains seraient eux-mêmes responsables du sous-développement. Car c’est justement ce rapport qu’il faut reconnaître, le lien entre la misère en Afrique et notre manque d’intérêt. Un manque d’intérêt qui se manifeste dans l’information: elle est maigre et le plus souvent dirigée vers les catastrophes. Peu est écrit sur les forces en Afrique qui cherchent à changer la situation.
Mesdames et Messieurs, on ne peut prononcer un panégyrique en faveur des défenseurs de la presse libre dans la République Démocratique du Congo, sans diriger aussi le regard sur notre public - et reconnaître la relation que l’un a avec l’autre. Or, ce n’est pas à nous de donner de bons conseils concernant la politique d’un pays dont nous – moi au moins – ne connaissons pas trop la situation. Mais nous pouvons soutenir ceux qui sont convaincus que l’on peut changer la situation politique seulement si on peut la critiquer. La liberté d’expression est la condition préalable pour chaque société démocratique: la liberté de la presse, la liberté du mot doit être garantie. Sans elle le souverain d’un pays démocratique, le citoyen, ne peut pas être souverain. Si on lui cache des informations ou bien lui donne des informations déformées, on l’empêche de se faire une opinion et d’agir librement. Chaque pouvoir politique a tendance à faire en sorte qu’elle puisse être exercée sans problèmes, sans questions. C’est valable pour ce pays comme pour tout autre pays. Nous avons eu nous aussi des situations d’intervention politique massive, où il était question de supprimer certaines informations. L’exemple le plus connu est la soi-disant « affaire Spiegel », où l’éditeur du magazine allait en prison et la rédaction avait été fouillée sous un prétexte cousu de fil blanc. Cette attaque à la liberté de la presse pouvait être repoussée par les protestations des citoyens, mais surtout aussi de celles des autres médias, par la presse et la radio. D’autres cas sont dans notre pays plutôt du genre manipulateur. On essaie, par exemple, d’influencer le comportement de l’électorat en cachant ou en déformant les informations politiques. Vous voyez – ce panégyrique jette toujours aussi un regard sur notre situation, non seulement parce que je connais trop peu l’histoire et la situation actuelle au Congo pour en parler plus. Sinon aussi parce que les problèmes sont tout à fait transnationaux - toutefois avec une différence essentielle: Dans beaucoup de pays africains il y a une censure directe du côté du gouvernement. Il y a des interdictions, des arrestations, prison sans mise en accusation. Et il y a surtout aussi ça : l’intimidation des journalistes à l’aide de la violence, de menaces de mort ou même meurtre sur commande.
Permettez-moi de citer deux comptes rendus du Journaliste en danger: « Début Janvier 2004 neuf reporters de la Radio-Télévision Nationale Congolaise (RTNC) ont été condamnés à prison sans possibilité de libération conditionnelle par un tribunal de Kinshasa/Gombe pour avoir, en mars 2003, diffamé d’enrichissement illicite l’ancien ministre de la presse et des télécommunications de la République Démocratique du Congo, Kikaya bin Karubi,. »
Un autre compte rendu : Le directeur de publication de la revue satirique Pili-Pili, Jean-Denis Lompoto, a été arrêté le 19 Mars 2004 après que sa revue avait publié le 3 mars 2004 des reproches de corruption contre le ministre des Mines, Eugène Diomi Ndongala. D’après les informations, Lompoto a été transféré le 21 Mars à la prison centrale de Kinshasa. Il avait informé un visiteur, qu’il avait été présenté le 20 mars 2004 au juge, mais qu’il n’avait pas encore eu d’audition officielle sous l’assistance d’un avocat. »

C’est dans ce contexte que travaille Journaliste en danger avec son secrétaire générale Tshivis Tshivuadi et son président Donat M’baya Tshimanga - deux auteurs renommés et collègues qui se sont distingués par de nombreuses publications. En 1997 Tshivuadi était rédacteur en chef adjoint de Le Phare à Kinshasa. Après avoir écrit un article sur les projets de l’ancien président Laurent Kabila de mettre sur pied une armée sur base ethnique, le rédacteur en chef avait été arrêté et torturé. Tshivuadi lui-même passait ensuite dans la clandestinité et devait se cacher pendant six mois jusqu’à ce que la situation s’était à peu près calmée. C’est sur cette expérience et encore d’autres que remonte la fondation de Journaliste en danger. Dans un petit bureau, Tshivuadi et M’Baya recueillaient les cas d’attaques contre la presse et les journalistes pour les publier. En 1999 Journaliste en danger devenait membre de l’IFEX international, basé au Canada. Depuis ce moment là de telles informations sont devenues aussi accessibles au niveau international, ce qui augmente la pression sur les autorités.
Ceci est mal vu par les puissants. En 2001 Tshivuadi et M’Baya devaient à nouveau travailler en clandestinité, car on les avait accusés de travailler pour les rebelles soutenus par le Rwanda, ce qui était considéré comme trahison d’Etat et équivalait à une condamnation à mort. Ce n’était qu’après l’assassinat de Laurent Kabila et l’installation de son fils, Joseph Kabila, comme président, que le JED pouvait ouvrir à nouveau son bureau. Certes, la constitution provisoire qui a été promulguée au préalable des premières élections démocratiques garantit la liberté de la presse, mais la réalité est souvent bien différente, aussi parce que les lois de l’époque de la dictature sont toujours en vigueur. Et c’est ainsi que JED continue de travailler pour la liberté d’expression, pour les droits de l’homme et pour une démocratie fondée sur le droit. A côté il fournit souvent aussi d’aide pratique: par exemple ils apportent de la nourriture ou des médicaments à des journalistes emprisonnés.
Le travail de Journaliste en danger n’est toujours pas sans danger. Tshivuadi recevait récemment des menaces de mort après avoir accordé une interview à Radio France International. Tshivuadi avait attiré l’attention sur la tentative des hommes politiques de parvenir à maîtriser les stations de radio régionales avant les élections.
La première phrase du email à Tshivuadi était la suivante: « Etant donné que vous et votre ami M’baya continuez à tromper la nation par vos campagnes fausses dirigées contre la République Démocratique du Congo, nous vous informons que l’heure du repentir s’approche. » On avait aussi menacé de demander des comptes aux familles des journalistes pour « tout le mal que vous avez fait à la nation ».
Il faut prendre en sérieux de tels avertissements. Il y a quelques jours, le 7 novembre, environ 1000 employés des médias protestaient à Kinshasa avec une marche silencieuse contre l’assassinat du journaliste Franck Kangundu et revendiquaient une commission d’enquête indépendante à laquelle devraient participer aussi des employés des médias et des représentants des droits de l’homme.
Ce n’est non seulement un travail pénible de s’engager en faveur de la vérité, donc de recueillir des informations et de les publier, qui rendent justice à la vérité - et ça veut dire dans ce contexte d’examiner la société et le gouvernement de façon critique et de la décrire de façon incorruptible, mais c’est aussi – sous de telles conditions – un travail dangereux, voir même au péril de sa propre vie.
Chez nous il n’y a pas, pour ce qui est de l’Afrique, de censure directe par le gouvernement, mais il y une autocensure, à savoir par l’indifférence. C’est la façon dont nous devrions comprendre cette lutte des organisations, des associations facultatives de journalistes et d’écrivains comme Journaliste en danger - que c’est aussi en raison de leur courage et de leur fermeté que notre liberté d’opinion est défendue pour que nous recevions les bonnes informations.
Il nous faudra nous intéresser tout simplement aux comptes rendus. Les collègues, les écrivains et journalistes Tshivis Thsivuadi et Donat M’baya Tshimanga doivent se porter garant de la vérité avec leur existence.
Leur fermeté et leur courage de s’engager en faveur du mot libre a été récompensé par la « Médaille Hermann-Kesten ».

Toutes mes meilleures félicitations à vous deux.